Syndicat d'Apiculture du Rhône et de la Région Lyonnaise

Chambre d'Agriculture - 18 rue des Monts d'Or - 69 890 La Tour de Salvagny



MÉLÉZITOSE, le "miel-béton".

MÉLÉZITOSE, LE "MIEL BÉTON"

Certaines années dans les forêts de résineux, les abeilles peuvent récolter en grande quantité un miellat dont la particularité est de cristalliser presque immédiatement dans les cellules. Il devient impossible de l’extraire.

Rayon-brisé-de-miellat-de-mélézitose-Photo-Jacques-FRENEY Rayon brisé de miellat de mélézitose

Les abeilles hivernent très mal sur cette nourriture si l’hiver est rude et qu’elles sont dans l’impossibilité de sortir de la ruche pour soulager leurs intestins.

Avant-operculation-ce-miel-est-déjà-cristallisé.-Photo-Jacques-FRENEY 02 Avant operculation ce miel est déjà cristallisé

Dans la haute vallée de l’Azergues, dans notre département du Rhône, j’ai pu observer ce phénomène de "miel béton" dans mes ruchers situés toujours sur les mêmes emplacements, les années : 1970, 1976, 1979, 1981, 1983, 1985, 1986, 1987, 1995, 2009 et 2016.
Je ne cite que les années où ce miel a posé problème au moment de l’extraction, mais c’est majoritairement le cas lorsque cette miellée donne en abondance.
Ce phénomène semble être devenu un peu moins fréquent ces dernières années dans mes lieux d’implantation de ruchers.
Il est important de préciser qu’à des distances de quelques kilomètres, parfois 5 km, il peut avoir miellée de "miel béton", ou encore une miellée d’un miellat suffisamment fluide pour permettre son extraction, et quelquefois pas de miellée de cette origine.
En 1976, suite à la demande de René DUMAS alors Président de notre Syndicat d’Apiculture du Rhône, j’étais intervenu sur ce sujet lors de notre assemblée générale, avec un titre résumant bien le problème "Le cristal de l’Azergues". En effet de nombreux apiculteurs avaient subi ce désagrément et ne savaient pas comment le résoudre.


1°) Composition de ce miellat

On l’appelle "Miel de mélézitose", mais en définitive c’est un miellat de sapin qui peut contenir jusqu’à un tiers d’un sucre qui lui s’appelle bien "mélézitose".
Ce sucre a été nommé ainsi parce qu’il a été découvert dans la sève du mélèze au 18e siècle. Il est composé d’une molécule de saccharose lié à une molécule de glucose. Il est soluble dans l’eau chaude.
Tous les miels de sapin qui eux restent fluides contiennent cependant du mélézitose. Mais la présence de plus de 10 à 12 % de ce sucre, provoque la cristallisation du miel et sa transformation en "miel-béton".


2°) Origine de ce miellat

Ce sont plusieurs espèces de pucerons présents sur les résineux qui sont à l’origine de ce miellat. Ils sucent la sève, la transforment, retiennent les éléments dont ils ont besoin, et rejettent un liquide sucré que les abeilles récupèrent.

Pucerons-sur-épicéa-Photo-Jacques-FRENEY Pucerons sur épicéa

Le taux de mélézitose contenu dans le miellat est variable d’une espèce de puceron à l’autre, d’une année à l’autre, mais aussi en fonction des emplacements et des variétés de résineux.
Toutes ces espèces de pucerons n’ont pas leur pic de population en même temps. Le "miel ciment" est souvent produit en fin de miellée, quand le puceron noir est présent en grand nombre sur les sapins.
Par contre pendant la miellée, s’il y a suffisamment d’autres espèces de pucerons, le mélange des miellats permettra de maintenir le produit final fluide et l’extraction se fera sans problème.
Cette année 2016, dans mon secteur, cette miellée a commencé le 4 août pour se terminer le 25 août. On a pu observer des abeilles récoltant cette manne dans une plantation de vieux sapins Douglas.

3°) Aspect de ce miellat de mélézitose au microscope

Rayon-de-mélézitose-de-2-jours.-Photo-Jacques-FRENEY Rayon et mélézitose de 2 jours

En août 2016, suite au blocage de la ruche, ce rayon vient d’être construit dans le nourrisseur et du miellat immédiatement entreposé. Deux jours après ce "miel" est entièrement cristallisé.
Contrairement aux autres années, il est blanc et pas de couleur foncée. Quand on le "déguste", on sent nettement la présence de petits granulés qui restent sur la langue.
Au microscope je suis surpris de constater un entremêlement de quelque chose qui ressemble à des fibres. Si je dissous ce miellat dans de l’eau chaude, ces "fibres" disparaissent. Cet aspect "fibreux" résulte donc bien de la cristallisation d’un sucre.

Aspect-au-microscope-du-miel-de-mélézitose.-Photo-Jacques-FRENEY Aspect au microscope du miel de mélézitose

Au microscope pour le miel de fleurs liquide, nous observons principalement la présence de quelques grains de pollen et de quelques particules diverses.

Aspect au microscope du miel de fleur avec un grain de pollen. Photo Jacques FRENEY Aspect au microscope du miel de fleur avec un grain de pollen



Le miel de fleur cristallisé présente lui un aspect de vitres brisées

Aspect-au-microscope-de-miel-de-fleur-cristallisé.-Photo-Jacques-FRENEY Aspect au microscope de miel de fleur cristallisé

Pour confirmer ces contrôles, j’ai vérifié au microscope l’aspect de différents miels de sapin.
Tous présentaient en nombre variable, ces cristaux si particuliers ressemblant à des fibres. Mais les miels de sapin très liquide en contenaient relativement peu, contrairement aux miels de sapin pâteux ou cristallisés.


4°) Hivernage des ruches sur des provisions de miellat de mélézitose

Les abeilles hivernent très mal sur des provisions de mélézitose. Les pertes peuvent être très importantes, si les provisions sont essentiellement constituées de ce miellat, et si un hiver très rude empêche les abeilles de sortir régulièrement vider leurs intestins.
Nous avons déjà observé des cas de forte dysenterie (les abeilles se vident dans la ruche), mais aussi des effondrements massifs de population pendant la saison hivernale.
Bien que les abeilles semblent capables de décomposer ce sucre s’il est présent en petite quantité, ce n’est plus le cas lorsque la nourriture est essentiellement composée de ce miellat. Les cristaux trop gros de mélézitose sont difficilement absorbables.
Pour s’en rendre compte, il suffit de mettre piller à l’extérieur, un cadre de "miel béton" après l’avoir désoperculé et humidifié. Même en période de disette, les abeilles mettent des heures et même des jours pour le vider.
En fin de nettoyage il est possible d’observer sous les cadres et même dans les cellules, un amoncellement de particules blanches qui correspondent sans aucun doute aux cristaux de mélézitose que les abeilles ont délaissé par suite de leur grosseur.

Déchets-laissés-par-les-abeilles-après-pillage-des-cadres-de-mélézitose.-Photo-Jacques-FRENEY Déchets laissés par les abeilles après pillage des cadres de mélézitose


5°) Peut-on extraire des cadres de "miel-béton" ?

Le "miel béton" ne peut pas s’extraire de manière traditionnelle à l’extracteur. Les apiculteurs depuis des dizaines d’années, essaient avec très peu d’espoir de trouver une solution simple. L’utilisation d’une picoteuse ne résout pas le problème.
Voici quelques exemples de ce qui peut être tenté pour récupérer une partie de cette récolte :

1ère solution : Mouillage et pillage des rayons

C’est long et demande beaucoup de travail. On fait transférer une partie de ce miel par les abeilles, qui délaissent les cristaux de mélézitose. Le nouveau miel, une fois operculé est de nouveau extrait par l’apiculteur.
Mais pour que le pillage ait des chances de se réaliser, il faut que les rayons soient exposés en dehors de la ruche avec tous les inconvénients et les dangers que cela peut générer pour un rendement très faible : effervescence, batailles, piqûres ...
Les abeilles transfèrent difficilement ces mêmes rayons placés sur la ruche, sur le nourrisseur couvre-cadres par exemple.


2ème solution : Fonte des rayons de miellat cristallisé

En plus de la destruction des rayons, cette méthode peut exposer le miel à de fortes chaleurs ce qui le rend impropre à la vente.
Pourtant, en mélangeant ce miellat à du miel de colza par exemple, on obtient un excellent produit au niveau gustatif, mais qui peut ne plus correspondre aux normes en ce qui concerne l’hydroxyméthylfurfural (HMF), qui apparaît avec le chauffage du miel.




Pour cela il faut avant tout rendre le miellat pâteux :

a) soit avec une machine à désoperculer

Cela suppose que cette machine arrive à entamer les rayons.

b) soit à la main avec un grattoir

Les rayons sont durs, donc attention aux tendinites en fin de journée si le stock de cadres à traiter est important. On gratte le rayon jusqu’au niveau de la feuille de cire gaufrée.
Mais attention, les abeilles ne reconstruisent que difficilement ce rayon gratté, qui souvent est plus ou moins endommagé. C’est un travail de Titan.

Grattage du rayon jusqu’à la feuille de cire gaufrée Grattage du rayon jusqu'à la feuille de cire gaufrée. Photo Jacques FRENEY

Cadre gratté nettoyé par les abeilles
Cadre gratté nettoyé par les abeilles. Photo Jacques FRENEY

c) soit en découpant le cadre de miellat

On découpe le rayon, on enlève les fils de fer et on écrase les cellules.



Puis il faudra chauffer la "pâte" pour séparer le miel et la cire :

- soit avec un défigeur

Après avoir placé le miel dans un maturateur, nous utiliserons la chaleur produite par un défigeur à température contrôlée. Mais il faudra opérer par petite quantité à la fois.
Nous observerons très rapidement les limites de cette méthode. Il sera souvent nécessaire d’augmenter la température de chauffage ce qui rendra le produit impropre à la vente.


Miellat-de-mélézitose-en-sortie-de-maturateur.-Photo-Jacques-FRENEY Miellat de mélézitose en sortie de maturateur

- soit à l’aide d’un fondeur d’opercules

Très peu d’apiculteurs possèdent ce matériel de nos jours. C’est un appareil à bain-marie et à température réglable.
Le miel fondu coule par un robinet placé à la partie inférieure du bac tandis que la cire et les impuretés surnagent sur une épaisseur d’une vingtaine de centimètres de mélange miel/cire.
En chauffant à 40°, si le miellat contient relativement peu de mélézitose, une partie du miel peut être récupérée.
Mais souvent des températures bien supérieures sont nécessaires, ce qui rend ce miel impropre à la vente.

6°) Que faire pour remédier aux inconvénients occasionnés par une miellée de mélézitose.

a) Quitter en urgence les lieux au moment où une telle miellée se déclenche.

Facile à dire, et moins facile à faire si de nombreuses hausses coiffent les ruches ou si le rucher est sédentaire.

b) Enlever les hausses et laisser la ruche se bloquer.

C’est ce que j’ai fait cette année. J’ai retrouvé des ruches pleines, sans aucune cellule libre, et avec des constructions garnies de miellat dans les quelques nourrisseurs laissés en place.
Les abeilles formaient des grappes au-dessus du trou de vol. Quand cette miellée s’est terminée, pour sauver les colonies qui faute de place n’ont pratiquement plus de couvain, j’ai enlevé 3 cadres de miel dans chaque corps, introduit des cires gaufrées, et donné seulement 2 litres de sirop. Les cadres gaufrés ont été rapidement étirés et occupés. La ponte a redémarré.

c) Récolter tous les deux jours ce miellat avant qu’il ne fige

Rapidement il n’est plus possible d’extraire ce miel, car plus la miellée avance, plus vite il cristallise.

d) Ne pas récolter trop tôt les hausses de miel de fleur de la miellée précédente

le miellat viendra en complément et en général comme il sera toujours un peu plus fluide au début, il pourra s’extraire en grande partie.
Bien entendu, il faudra récolter dès que le miel cristallisé apparaitra. Le mélange donnera un miel de grande qualité.
Il ne faut pas remettre les hausses immédiatement, car elles seraient inévitablement garnies de "miel béton" particulièrement dur. Par la suite la ruche sera conduite de façon identique à une ruche bloquée, comme expliqué précédemment.
Les parties non extraites sont grattées après passage à l'extracteur. Photo Jacques FRENEY Cadre partiellement vidé à l’extracteur. Les parties non extraites sont grattées

e) Éviter de poser de nouvelles hausses

Cette manière de faire évitera de compromettre le stock de cadres bâtis.

f) Vendre en l’état des rayons de "miel béton" aux consommateurs

Cette vente restera souvent marginale par rapport aux quantités à écouler. Il faut aussi être certain que ces cadres n’ont jamais hébergé du couvain.

g) Redonner ces cadres aux abeilles comme nourrissement au printemps

Opération à effectuer uniquement quand les abeilles auront commencé à élever du couvain, et pourront sortir normalement.
Ne pas donner plus d’un ou deux cadres à chaque ruche. Prendre garde aux attaques de fausse teigne qui pourront se produire sur ces cadres pendant le stockage d’automne surtout en présence de quelques cellules de pollen.


Jacques-FRENEY-soulevant-un-rayon-de-miellat-de-mélézitose.jpg Et si seulement ce miel pouvait s’extraire facilement ...



La miellée de miellat de mélézitose est-t-elle un bienfait de la nature ou au contraire un cadeau empoisonné ?
C’est à chaque apiculteur d’en juger.

Jacques FRENEY
Vice-Président du syndicat d’apiculture du Rhône
Octobre 2016

FRENEY Jacques - 1er janvier 2017

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